Curieuse impression que celle produite par l’essai de Léo Strauss Pensée sur Machiavel. En effet, plusieurs thèses de ce grand commentateur sont non seulement loin de la lettre et de l’esprit du texte de Machiavel, mais paraissent parfaitement farfelues.

Avant d’expliquer ou de comprendre pourquoi Léo Strauss prend des positions aussi provocantes, il faut d’abord dégager quelles elles sont et comment elles sont justifiées.

1.                 Tout d’abord, page 49, il se demande pourquoi Machiavel n’intitule pas ses Discours sur la Première Décade de Tite Live, un « De Republica », puisque le sujet de ce livre devrait être la république, comme celui du Prince est le prince nouveau. Or, cette question, logique en apparence, repose en fait sur la démonstration que le Prince est l’ouvrage central sur la politique que Machiavel ait écrit. Il va même jusqu’à affirmer cela auparavant d’après des « affirmations de Machiavel lui-même ».Or Machiavel n’a jamais prétendu un tel rapport, il a même prétendu l’inverse, à savoir que les Discours sont plus importants que le Prince. Il est révélateur ici que Léo Strauss ne se réfère d’ailleurs à aucun texte de Machiavel. Par contre, la correspondance de Machiavel est explicite à ce sujet et rappelée dès que le sujet est examiné par des commentateurs qui tentent d’être objectifs.

2.                 Ensuite, il fait un faux sens volontaire en comparant les deux Epître Dédicatoire du Prince­ et des Discours. Il prétend page 49 que « Dans celle du Prince, Machiavel déclare que son livre contient tout ce qu’il a découvert de lui-même ou des autres, c’est à dire tout ce qu’il sait ». Ensuite, Léo Strauss constate que Machiavel dit la même chose dans l’Epître Dédicatoire aux Discours. Cette dernière assertion est parfaitement valable et vérifiable. Par contre, voici le texte de Machiavel tiré du Prince: « Je n’ai rien trouvé parmi toutes mes hardes que j’aime et j’estime tant que la connaissance des actions des grands personnages, laquelle j’ai apprise par longue expérience des choses modernes et lecture continuelle des antiques ». Le décalage entre la prétendue paraphrase de Léo Strauss et le texte véritable pose problème car Léo Strauss veut précisément prouver par cet exemple que les deux textes du Prince et des Discours sont «  aussi complets », alors que Machiavel dit d’emblée que la connaissance du Prince ne concerne que les grands personnages, et pas « toutes les choses du monde », expression qui fait partie des Discours.

3.                 Enfin, on apprend page 50 que Machiavel «  examine la question de savoir si le monde a été créé ou est éternel ». On est renvoyé en note à trois passages du Prince et un des Discours. J’ai été incapable de trouver dans les chapitres 3, 7 et 25 la moindre allusion à ce problème. Quant à l’autre passage, je vous le livre : « Il est incontestable que toutes les choses de ce monde ont un terme à leur existence ; mais celles-là seules accomplissent toute la carrière que le ciel leur a destiné dont l’organisme ne se dérègle pas … ». Quel rapport peut-on faire entre une soi-disant «  connaissance du ciel » voire une sorte de théologie cachée, et l’affirmation banale contenue dans la première proposition ?

Ces trois exemples de détournement de la lettre et de l’esprit du texte proviennent, à mon sens, d’un axiome de base. Selon Léo Strauss, l’écriture de Machiavel «  avance masquée ». Elle est faite de non - dits, de suggestions, d’obscurités voire de contradictions. Or celles-ci ne forment point la surface, l’apparence du texte et de la lettre, mais elles révèlent l’esprit profond, la thèse secrète de Machiavel. Fondamentalement, Léo Strauss suppose chez l’écrivain Machiavel la même roublardise, le même art de la dissimulation que chez les politiques. Par conséquent, l’écriture de Machiavel est une écriture basée sur le signe. Elle ne fait donc pas sens directement. Ce présupposé n’est basé sur aucun écrit de Machiavel, sur aucune phrase ou sur aucun mot rapporté par lui-même ou un autre.

Selon Léo Strauss, Machiavel propose une thèse révolutionnaire, qui vise à détruire la philosophie politique classique. A la fin du livre, la séparation entre Machiavel et la philosophie politique classique s’effectue sur la base de la morale. Or, j’ai du mal à comprendre ce que Léo Strauss trouve de révolutionnaire en Machiavel. En effet, l’absence de morale en politique est un lieu commun. La seule originalité de Machiavel est de systématiser cette absence, en la voyant dans les faits et en la délaissant totalement, en la rendant étrangère à la sphère du politique. Certes, cela est osé pour l’époque, surtout dans l’écriture, mais les écrits politiques de Machiavel restent confidentiels et ne sont pas au départ destinés à une postérité universelle, ce qui aurait sans doute attiré l’attention de Rome. Au contraire, ils ne s’adressent qu’à ceux qui voudront les lire et en faire des manuels de politique pratique.

Au fond, ce qui gène Léo Strauss, c’est qu’on peut étudier la pratique politique et en faire une théorie sans que cette théorie ait le moindre rapport avec la morale. Les contradictions qu’il s’efforce de trouver chez Machiavel visent simplement à tenter d’insuffler dans l’esprit du lecteur que l’entreprise de Machiavel ne peut pas être rationnelle, puisqu’elle dépend de l’analyse factuelle, forcément irrationnelle. Par conséquent, toute vérité devient sans valeur car si elle est factuelle, elle ne dépasse pas la valeur de ce fait, et si elle est universelle, elle est alors forcément idéale, rationnelle et donc morale. Ce que Léo Strauss ne supporte pas, c’est que Machiavel considère que le régime nazi soit rationnel puisque réel. Pour Machiavel, la raison ne doit pas rendre possible a priori le réel, elle doit seulement le justifier a posteriori. Un régime parfait n’existe pas, il est chimérique et ne mérite donc pas d’être étudié rationnellement. S’il existait, il faudrait l’étudier. Or, il ressort de l’imagination débridée du poète et non de la rationalité du penseur sinon il existerait. Cette thèse de Machiavel est, pour Léo Strauss, absolument abominable. Le réel est en partie rationnel, il englobe et dépasse toute compréhension de lui-même par la raison, voici la thèse de Machiavel. Elle implique que la raison doit s’adapter à la réalité et tenter, autant qu’elle le peut, d’en rendre compte, de la penser. Bien entendu, elle rit de la thèse selon laquelle ce qui est rationnel est réel. Nous sommes ici à la croisée des chemins : soit on prétend que la raison, dans son usage légitime, détermine le champ de la réalité et donc peut se déterminer elle-même, soit on prétend qu’elle n’est qu’un outil imparfait mais unique pour tenter de penser la réalité. Dans un cas, on prête à la raison des possibilités sans limites, dans l’autre, on l’utilise sur la matière qui est devant nous, en prenant en compte le caractère fort limité de cet outil.

Léo Strauss n’a pas voulu poser le problème dans des termes clairs parce qu’il a vu la justesse théorique de la position de Machiavel. Il préfère contourner le problème et aborder une multitude de points de détails sans intérêts pour eux-mêmes, mais qui le conduisent à instaurer le doute chez son lecteur quant à la qualité de la rigueur intellectuelle de Machiavel. Au fond, il tente de l’exclure de la philosophie comme Machiavel a exclu la morale de la politique. Le procédé est inélégant. Il est également inefficace mais surtout il alourdit considérablement l’ouvrage. Au fond, on glose pendant des centaines de pages sans jamais approcher du véritable questionnement sur Machiavel et de ce qu’il représente. Bref, c’est un ouvrage qui ne fait pas avancer la compréhension de Machiavel, ce qui était voulu, comme en témoigne le titre qui indique bien qu’il ne s’agit pas de comprendre Machiavel mais les pensées d’un commentateur sur Machiavel.

Si on prétend que le mensonge et l’hypocrisie sont des moyens moralement mauvais, on se voit contraint de ne pas les employer dans le domaine où ils ont le plus d’influence : la pensée.